"Le Christ ? J'l'avais reconnu !"

"Le Christ ? J'l'avais reconnu !"

Cet article inaugure une nouvelle rubrique & série intitulée "L’œil du prof", Majestart comptant plusieurs professeurs dans ses rangs.
Le ton se veut léger, et on veut donner ici un autre regard sur ce que signifie d'être chrétien(ne), artiste...et prof.

"Ah c'est vous Madame qui vous nous accompagnez à la sortie ? J'vous aime trop ! R'gardez, vous avez vu mes ongles ?"

"Bonjour Jessica ! Il ne te manquerait pas un bout de tissu sur le nombril ?"

"Ben nooon ! C'est fait comme ça !"

La belle sautille joyeusement, faisant admirer à la ronde l'éclat d'un petit piercing sur son ventre blanc exposé aux frimas de nos 5°
Alec, long jeune homme degingandé au regard désabusé, réagit immédiatement.

"Tu fais trop ta belle, toi ! Eh la prof elle s'en fout de tes ongles ! Faites pas attention à elle, Madame, c'est une tarée, personne n'en veut !"

"Pff t'es un bouffon ! T'as même pas de meuf ! Mais qu'est-ce tu fais ? Lâche-moi !"

Après cet échange de délicatesses aussi codé qu'une valise diplomatique, Alec et Jess se balancent des coups de coude tout en échangeant des oeillades faussement courroucées. Ces deux-là se "kiffent" grave et ne savent pas comment se le dire autrement. L'offense est parfois le masque outragé de la pudeur.

"Madame, vous m'aidez à accrocher ma banane ?"

Pour l'instant, c'est jour de sortie au musée pour ces élèves du Parcours du Combattant : la classe fourre-tout du lycée où se croisent pêle-mêle, décrocheurs et allophones, petits génies de la finance découverts sur le tard, dealers gentils à la petite semaine.

La case de la dernière chance ou la casse des dernières chances, en fonction des places restantes disponibles ici ou là.
En attendant, la collègue qui en est responsable se démène dans tous les sens pour leur trouver qui un stage, qui un projet, qui un regain de motivation.
Aujourd'hui, elle a décidé de revernir leur culture avec un projet cousu main avec le musée local.

Sur le chemin, Alec refait également la mienne, de culture.
"Le P.T.C, c'est une tuerie, mais faut pas en abuser", déclare-t-il d'un ton docte, le regard faussement désabusé, conscient d'avoir happé l'attention générale.

"PTC ??" Je ne comprends pas.

"Petage de crâne, Madame. C'est avec plein de substances, on en met dans la cigarette électronique. Quand j'étais plus jeune (il a 17 ans), j'étais addict mais ça va mieux maintenant. J'en fume beaucoup moins. J'ai une copine" explique-t-il avec l'air de l'homme conscient de ses responsabilités.

"Y'en a qui mettent de la mort aux rats !" rajoute Leo, pour ne pas être en reste.

"La mort aux rats, c'est direct l'hosto mais c'est rare" assène Alec, qui ne veut pas perdre le monopole de la parole. "Si vous n'avez pas l'habitude, je ne vous conseille pas" continue-t-il sur un ton mondain, comme si je voulais lui en acheter.

"T'es ouf, toi, tu crois la prof elle va t'en acheter ?"

A ce moment un cri primal nous interrompt.
"Madaaaaame, j'ai failli me prendre une voiture, et vous n'étiez même pas là pour moi !"
Ça c'est la voix plaintive de Naïma, qui garde obstinément sa capuche sur sa tête coiffée d'un gros casque et y voit donc autant qu'un troupeau de taupes en plein désert.

"Enlève ta capuche pour traverser la route, Naïma !"

"J'peux pas, c'est mon style !"

"Ben oui, c'est son style" enchérit Leo.

"Madame, vous croyez que 14 ans c'est le bon âge pour faire "doro" ?" Jessica revient à la charge.
Faussemenot naïve, faux cils teints en blanc, cette gamine cherche à tout prix à se faire aimer, quitte à déballer sa vie intime à la première prof venue.

Alors "doro", pour les non-initiés, c'est "avoir un rapport sexuel".
La notion d'amour en moins, la probabilité de multiplier les MST en plus.

"14 ans, c'est vachement jeune, tu ne trouves pas ?"

"Y'en a plein qui commencent à 11 ans !"
Satisfaite de tenir le crachoir, Jessica débute un petit exposé sociologique sur la vie sexuelle des pré-adolescents en France, basé notamment sur des statistiques familiales.

Je comprends vite que c'est une vétérane.
Leo trottine rapidement derrière nous, il ne veut pas en perdre une miette et veut lui aussi soumettre les dernières ramifications de sa vie sentimentale au corps professoral.
Arrivés au musée, mes petits professeurs de route, un peu sonnés par la somme d'explications patrimoniales se délite doucement :
Momo caresse discrètement un rideau, Alec se plonge dans une partie de Candy Crush et Jessica soupire ostensiblement. Leo, lui, a sorti un gant en cuir pour manipuler sa perche connectée et s'en donne à cœur joie.

Au moment où je m'affale également discrètement sur un fauteuil 18e, Naïma me demande si ce n'est pas le Christ qu'on voit, là, sur une peinture.
En effet, dans cette salle plongée dans une semi-pénombre bleutée, retables et ostensoirs brillent d'un mystérieux éclat.

"Oui, je pense bien que c'est le Christ" réponds-je prudemment.

"J'l'avais reconnu !" Naïma, enchantée de son savoir, me lance un petit sourire en coin vainqueur.
Leo, lui, s'est assis à même le sol et écarquille les yeux, oubliant momentanément sa fameuse perche connectée.

"C'est quand même vachement beau !" Nous restons miraculeusement silencieux quelques instants.
Même Alec a fini par lever les yeux de Candy Crush et concède une petite moue appréciatrice.

Le sacré s'impose toujours de lui-même à qui possède les yeux d'un enfant pour le voir.