Construire et Déconstruire
Impossible de travailler sur le thème de l’Espérance (cf. Campagne) sans se sentir interpellé par la déferlante d’émeutes violentes.
Le terme « violences » lui-même a rarement été autant entendu qu’il en devient vidé de son sens tant il est utilisé par les uns et les autres.
Autour de cette réalité qui devient un concept, les camps se polarisent, les positions se radicalisent, les opinions floues deviennent convictions ciblées.
Je me sens donc interpellée, d’abord en tant qu’humaine, bouleversée par des hommes et des femmes ayant tout perdu, puis en tant que citoyenne, qui se questionne sur l’orientation politique du visible et sa portée invisible, et enfin, en tant que chrétienne.
Dans mon cas, je confesse que ce dernier a tendance à manquer un peu à l’appel, tant je ressens des vagues d’indignation monter en moi.
Et en effet, 24h après les émeutes, j’en suis toujours à scroller les vidéos des émeutes.
L’algorithme de Facebook, basé sur le biais de confirmation, nourrit ma sidération morbide en me proposant des « réels » en continu de scènes épiques de pillages à ces images devenues virales de mairies flambantes, en passant par les drames individuels et les hystéries collectives.
De toutes ces scènes, il y en a une qui retient particulièrement mon regard.
Elle n’a rien de spectaculaire, et l’auteur de la vidéo n’a même pas qualifié son montage par une bande-son comme on en trouve ici et là.
Nous sommes place de la Bastille, comme nous pourrions être place de la République, ou place d’un quelconque Hôtel de ville, n’importe où en France.
Des hommes, le dos voûté, les mains fatiguées, s’acharnent à effacer des tags sur le monument aux morts. C’est un travail qui semble parfois lent, d’autres fois plus rapide, lorsqu’ils sont munis d’un karcher. Parfois ils utilisent un produit décapant, parfois c’est de la peinture couvrante appliquée directement sur les murs.
Ces hommes de l’ombre semblent disposer de peu de temps pour nettoyer le sol de ses gravats, et redonner une image décente de nos monuments patriotiques. Je me demande quels sont leurs sentiments. Ils doivent bien se douter que d’ici une semaine, 15 jours, cela recommencera. Le mêmes genres de tags au même endroit. Le même geste pour nettoyer, décaper, effacer, recouvrir. La destruction est immédiate ; la construction, elle, est lente, pénible, laborieuse.
La destruction est spontanée et instantanée, et demande peu de moyens.
La construction nécessite du temps, des outils, de l’énergie.
La destruction est spectaculaire ; la construction est patience, épreuve, discrétion.
On sait qui détruit ; on ne sait pas toujours qui construit.
Alors, devant ces points de suspension qui se posent dans l’âme, je me dis que le Seigneur fait la même chose avec moi. Combien de fois, je détruis en si peu de temps ce qui a été si patiemment construit. Et pourtant, la grâce, il me semble, agit un peu comme ces nettoyeurs invisibles : elle efface, elle couvre patiemment mes manquements, même si elle sait que je recommencerai demain. J’ai beau me sentir révulsée par les images bandes de casseurs, je dois bien avouer que je possède ma horde personnelle et virtuelle, enivrée et aveugle d’elle-même, qui me conduit plus souvent que je veux l’avouer dans des pensées chaotiques.
Que nous puissions nous rappeler que l’artiste est missionné par Dieu, pour bâtir et continuer de construire, même dans le chaos, une truelle dans une main, et l’épée de l’esprit dans l’autre.