"Ma passion pour le cinéma nourrit ma spiritualité"

"Ma passion pour le cinéma nourrit ma spiritualité"
Vincent Miéville, pasteur évangélique, participait pour la première fois au Festival de Cannes en tant que membre du Jury oecuménique. Crédit : Daniel Beguin / Jury oecumenique / Robert Rivoira

En ce mois de mai, le pasteur Vincent Miéville, qui officie à l'Eglise évangélique de Bouffémont (Val-d’Oise), a troqué la chaire et ses paroissiens pour Cannes et sa Quinzaine. Passionné de 7e art, il a pris part au Jury œcuménique du festival.

Vincent Miéville, ancien président de l’Union des Eglises évangéliques libres et membre du bureau de la Fédération protestante de France, faisait partie du Jury œcuménique 2026 qui a remis samedi 23 mai son Prix à l'un des 22 films de la sélection officielle. Quelques heures avant la cérémonie de clôture, le jury - composé de six membres catholiques et protestants d'horizons et de nationalités divers, ouverts au dialogue interreligieux - décernait son prix à Fjord de Cristian Mungiu. Le film était dans la même soirée, salué de la Palme d'or.

Depuis 52 ans, le Jury œcuménique met en avant un cinéma qui explore la condition humaine tout en ouvrant des perspectives d'espérance et de justice. Parmi les critères retenus: la grande qualité artistique, la dimension universelle, la responsabilité chrétienne, le message de l'Evangile.

Cette année, "le Jury œcuménique a choisi de primer un long-métrage qui, avant tout, témoigne d’une excellente qualité artistique dans sa forme cinématographique. Nous croyons que ce film constitue un avertissement puissant face aux risques engendrés par les dérives idéologiques, risques existant tant dans le domaine de la foi que dans la dénonciation nécessaire de toute forme de violence contre les plus vulnérables. La foi et la protection des plus vulnérables sont porteuses d’espérance mais elles peuvent être corrompues quand elles sont réduites à de simples règles. Nous sommes alors empêchés de voir l’humanité des autres, et peut-être même la nôtre."

Et le communiqué de souligner : "Dans son exploration du conflit entre différentes convictions, le film lauréat ne se contente pas d’interroger les limites entre les sphères publique et privée, il le fait avec une grande qualité narrative, entremêlant les histoires individuelles de personnages complexes et profonds. Pour finir, notons que ce film pose de nombreuses questions et fait appel à l’expérience du spectateur pour y répondre, ce qui constitue une œuvre d’art riche, ouvrant au débat et à la réflexion."

Cette année, pour la 79e édition du Festival de Cannes, le Jury oecuménique était placé sous la présidence de Annette Gjerde-Hansen, doctorante à la Faculté de théologie de l’Université d’Oslo et comptait donc dans ses rangs, un pasteur évangélique. S'il s'agissait de sa première participation au Festival de Cannes et à un jury officiel, Vincent Miéville est un observateur passionné des évolutions culturelles. Le pasteur français consacre une part importante de son temps à l'analyse du septième art.

À travers son blog personnel, il partage chaque semaine trois critiques de films, témoignant ainsi son assiduité. Cet engagement l’a conduit à publier l’ouvrage Bible et pop-corn (éditions Bibli'o, 2024), dans lequel il décrypte l’influence des textes bibliques sur la production cinématographique contemporaine. Du choix du jury, le pasteur retient: "Pour Fjord, c'est un consensus final mais après de nombreuses, et passionnantes, discussions. D'autres films ont aussi suscité notre intérêt mais l'ensemble du jury est heureux du choix final."

Plus tôt, en pleine Quinzaine, il nous avait livré depuis Cannes ses impressions.

Quelle sensation cela fait de monter les marches de Cannes ?

Officiellement, le jury œcuménique n'a pas encore monté les marches. C'est prévu dimanche (17 mai, Ndlr. L'interview a lieu par téléphone le 15 mai.). Par contre, nous sommes vite plongés dans l'atmosphère de Cannes. Pour moi, c'est une première, je n'avais jamais assisté au festival!

Ah oui? Cela doit être quelque chose pour un cinéphile comme vous...

C'est un peu le paradis, si j'ose dire! Habituellement je vais au cinéma toutes les semaines. Là j'ai la joie de voir des films tous les jours.

En quoi ce Prix du jury œcuménique vous parait important dans le paysage cinématographique ?

Je suis convaincu de son importance à plusieurs niveaux. Ce n'est pas le prix le plus médiatisé en France, comme il peut l'être dans d'autres festivals - dans la culture française, la dimension religieuse fait un peu peur. Mais la présence du jury œcuménique a toute sa place dans un festival de cinéma. La démarche cinématographique peut entrer en écho avec la spiritualité et des valeurs chrétiennes. Je pense qu'il est important de porter un regard spirituel sur les réflexions cinématographiques. J'essaie de vivre ça tout au long de l'année et je suis encore plus enthousiaste pendant ce festival.

Quelle a été votre réaction quand on vous a proposé d'y participer ?

Je n'ai pas réfléchi longtemps. Quand j'ai reçu l'invitation, ma décision personnelle était prise mais il fallait que je m'organise. En tant que pasteur d'une église, s'absenter 15 jours, c'est une organisation. J'ai la chance d'être dans une église très compréhensive qui connait ma passion pour le cinéma.

Oui, surtout qu'"oecuménique" et "cinéma", sont deux mots qui peuvent faire peur pour certains chrétiens...

Ce sont des mots qui peuvent faire peur, c'est vrai. Je suis habitué à certaines réactions plus ou moins réservées, qui concernent parfois les genres de films que je vais voir au cinéma. Le mot "œcuménique" fait peur aussi. C'est un domaine dans lequel je m'investis depuis plusieurs années. Un jury œcuménique dans un festival de cinéma, on peut dire que je suis le cœur de cible absolue! En dehors de l'église, ce sont les deux passions qui m'animent le plus.

Un jury œcuménique dans un festival de cinéma, on peut dire que je suis le cœur de cible absolue!

Comment êtes-vous tombé dans la potion du cinéma?

J'ai toujours aimé le cinéma. Je l'ai découvert par la télévision avec les séances de minuit que j'enregistrais tard le soir. Ca ne m'a jamais quitté. Ce qui fait l'universalité du cinéma, ce sont les histoires. On aime tous entendre des histoires, qu'on nous les raconte. L'intérêt c'est qu'elles nous rejoignent en mettant en lumière des situations qui touchent à l'universel autant qu'à l'intime. La force du cinéma, c'est son mélange d'expressions artistiques, l'image, le son, le récit... Ma cinéphilie s'est développée depuis une douzaine d'années. J'ai commencé par un film par semaine. Maintenant mon rythme habituel, c'est d'aller voir au cinéma trois films le mercredi. Le mercredi est mon jour de congés. Les pasteurs ont un jour de repos par semaine. Habituellement, les pasteurs choisissent le lundi. Moi j'ai pris mon jour de repos, le jour de sortie des films. Le rythme est trouvé. Je prends quelques notes puis j'écris les critiques que je poste ensuite sur mon blog et les réseaux sociaux. Je multiplie les voies de diffusion comme autant de possibilités de partager cette passion. Un film continue à exister quand on y repense et qu'on le partage avec d'autres.

Qu'est-ce que le cinéma - et plus généralement la culture - apporte aux chrétiens ?

Depuis quelques années, je dis que ma passion pour le cinéma nourrit ma spiritualité. Je me suis aussi enrichi dans ma réflexion et ma foi. D'un point de vue théologique, toute expression artistique est une forme de l'image de Dieu dans l'être humain, avec bien sûr la réalité de notre monde, celle d'un cœur abimé par le péché. Mais cela n'efface pas l'image de Dieu dans l'être humain, que l'artiste soit chrétien ou non chrétien. Toute œuvre d'art peut potentiellement être une fenêtre ouverte vers le divin. Je vois une spiritualité dans la démarche artistique, et également une double action, celle d'enrichir notre regard sur l'œuvre d'art et celle que l'oeuvre d'art peut être aussi une source d'enrichissement de notre foi.

Dans notre société, en quoi le cinéma est porteur d'un éveil spirituel ou d'une espérance ?

En tant que jury du Prix œcuménique, l'espérance fait partie des critères auxquels on s'attache. Il y a d'abord la qualité artistique mais aussi des critères secondaires. Le film proposé doit être porteur d'une réflexion qui rentre en écho avec les valeurs de l'Evangile. C'est une donnée que l'on prend en compte pour décerner le prix. Les films qui sortent aujourd'hui sont le reflet de la société, de ses peurs et un moyen de prendre du recul. En cela, certains sont porteurs d'espérance. Ce n'est pas le cas de tous les films mais cela ne veut pas dire que ce qu'ils disent n'est pas utile. Certains posent de bonnes questions. Et c'est déjà bien de poser les bonnes questions.

Quelle recommandation nous donneriez-vous (et vous appliquez vous) avant d'entrer dans une salle obscure ?

La posture est essentielle. Il faut être à l'écoute, en essayant de laisser à la porte les aprioris ou nos excès de prudence et de méfiance sans quoi on ne va rien recevoir. Pour moi le cinéma est d'abord une expérience, je vais me déconnecter du quotidien. Après coup, je verrai si cette expérience m'a plu. Peut-être que c'est aussi et surtout une expérience à l'écoute de moi-même, de mes émotions et de mon esprit.

Le jury au complet. De gauche à droite : Vincent Miéville, Ruben de la Prida Caballero, Annette Gjerde-Hansen, Jakob Hoffmann, Adrian Baccaro et Catherine Escrive. Crédit : Daniel Beguin / Jury oecumenique / Robert Rivoira

La 79e édition du Festival de Cannes s'est tenue du 12 au 23 mai 2026.

Jury œcuménique au Festival de Cannes depuis 1974
Le site du Jury œcuménique au Festival de Cannes, présent depuis 1974