Une rose pour François Cheng

Une rose pour François Cheng
Photographie d'une page du "Honzo zufu", (Livre illustré des plantes médicinales du botaniste japonais Iwasaki Tsunemasa, 1786-1842), Collection du musée Guimet ©.

Émérite écrivain, traducteur, poète, maître de conférence, membre de l'Académie Française depuis 2002, mais également calligraphe de talent, François Cheng ne cesse, du haut de ses 96 ans, de faire encore parler de lui – bien que menant une vie retirée depuis les années Covid. Ses nombreux ouvrages sur l'Art et ses colla- -borations avec divers artistes renvoient l'image d'un homme profondément épris de beauté, véritable arpenteur du sacré et du sensible à la confluence de ses deux cultures –chinoise et française–, qui se dégagent de toute son œuvre.

Catholique depuis 1969, et partisan de ce qu'il appelle lui même "la Voie Christique" bien que toujours attaché au Taoïsme, il a notamment écrit en 2006 un petit ouvrage théorique, modestement intitulé : "Cinq méditations sur la beauté". Ces textes, comme toujours, possèdent une grande finesse et une richesse sémantique qui élèvent l'âme autant que l'esprit.

Majestart vous propose de découvrir, pour ce nouveau "Coup de cœur", un extrait de la seconde méditation, où la rose, reine des fleurs universelle (mais ternie depuis quelques décennies par l'image "clichée" qui lui est associée), est dûment (re)mise à l'honneur.


" Concernant la beauté, nous observons objectivement que, de fait, notre sens du sacré, du divin, vient, non de la seule constatation du vrai, c'est à dire de quelque chose qui effectue sa marche, qui assure son fonctionnement, mais bien plus de celle du beau, c'est à dire de quelque chose qui frappe par son énigmatique splendeur, qui éblouit et subjugue. L'univers n'apparaît plus comme une donnée ; il se révèle un don invitant à la reconnaissance et à la célébration [...]".

" Si je poussais plus avant ma pensée, je dirais que notre sens du sens, notre sens d'un univers ayant sens vient aussi de la beauté. Ceci dans la mesure où, juste- -ment, cet univers composé d'éléments sensibles et sensoriels prend toujours une orientation précise, celle de tendre, à l'instar d'une fleur, d'un arbre, vers la réalisation du désir de l'éclat d'être qu'il porte en lui, jusqu'à ce qu'il signe la plénitude de sa présence au monde. On trouve, en ce processus, les trois accep- -tations du mot sens en français : sensation, direction, signification [...]".

" Relevant de l'être, et non de l'avoir, la vraie beauté ne saurait être définie comme moyen ou instrument. Par essence, elle est une manière d'être, un état d'existence. Observons la à travers un des symboles de la beauté : la rose. Cela au risque de tomber dans un discours "à l'eau de rose!" Courons ce risque. Par quelle voie d'habitude et de déformation, la rose est-elle devenue cette image un peu banale, un peu mièvre alors qu'il a fallu que l'univers ait évolué durant des milliards d'années pour produire cette entité miraculeuse d'harmonie, de cohérence et de résolution? Acceptons de nous pencher une bonne fois sur la rose [...]".

"La rose est sans pourquoi, fleurit parce qu'elle fleurit ; Sans soucis d'elle même, ni désir d'être vue. " (Angèlus Silesius, mystique rhéno-flamand du XVIIe siècle).

" Vers connus, admirables, devant lesquels on ne peut que s'incliner. En effet, la rose est sans pourquoi, comme tous les vivants, comme nous tous. Si toutefois un naïf observateur voulait ajouter quelque chose, il pourrait dire ceci : être pleinement une rose, en son unicité et nullement une autre chose, cela constitue une suffisante raison d'être. Cela exige de la rose qu'elle mette en branle toute l'énergie vitale dont elle est chargée. Dès l'instant où sa tige émerge du sol, celle ci pousse dans un sens, comme mue par une inébranlable volonté. À travers elle se fixe une ligne de force qui se cristallise en un bouton. À partir de ce bouton, les feuilles puis les pétales vont bientôt se former et s'éployer, épousant telle courbure, telle sinuosité, optant pour telle teinte, tel arôme. Désormais, rien ne pourra l'empêcher d’accéder à sa signature, à son désir de s'accomplir, se nourrissant de la substance venue du sol, mais aussi du vent, de la rosée, des rayons du soleil. Tout cela en vue de la plénitude de son être, une plénitude posée dès son germe, dès un très lointain commencement, de toute éternité, pourrait-on dire."

" Voilà enfin la rose qui se manifeste dans tout l'éclat de sa présence, propageant ses ondes rythmiques vers ce à quoi elle aspire, le pur espace sans limites. Cette irrépressible ouverture dans l'espace est à l'image d'une fontaine qui rejaillit sans cesse du fond. Car pour peu que la rose veuille durer le temps de son destin, elle se doit de s'appuyer aussi sur un enfouissement dans la profondeur. Entre le sol et l'air, entre la terre et le ciel s'effectue alors un va-et-vient que symbolise la forme même des pétales, forme si spécifique, à la fois recourbée vers l'intérieur de soi et tournée vers l'extérieur en un geste d'offrande. [...]"

" Lorsque nous respirons cette odeur qui fait vivre les dieux, n'arriverons-nous qu'à ce petit cœur insubsistant, qui, dès qu'on le saisit entre ses doigts, s'effeuille et fond [...] ? Ah, je vous le dis, ce n'est point là toute la rose ! C'est son odeur une fois respirée qui est éternelle ! [...] C'est [le parfum] de toute la chose que Dieu a faite en son été ! [...] Ô paradis dans les ténèbres ! [...]" (Paul Claudel)

" Claudel situe la rose dans le contexte du temps, plus précisément dans l'instant de l'éternité. Il met l'accent sur l'odeur de la rose qui est à la fois éphémère et "inépuisable" [...] il s'émerveille de ce qu'une telle essence puisse exister. Celle ci est ressentie comme la part invisible de la rose, sa part supérieure, sa part d'âme, pour ainsi dire. Le parfum n'est pas limité par la forme, ni par un espace restreint. Il est en quelque sorte la transmutation de la rose en onde, en chant, dans la sphère de l'infini [...]."

" C'est ainsi que probablement il faut entendre le vers du poète John Keats : " A thing of beauty is a joy for ever" ("Toute beauté est cause de joie pour tou- -jours"). Car on prend conscience que la beauté peut être un don durable, si l'on se rappelle qu'elle est une promesse tenue dès l'origine. [...] Chaque expérience de beauté, si brève dans le temps, tout en transcendant le temps, nous restitue chaque fois la fraîcheur du matin du monde."


(Extraits tirés de la Deuxième méditation)

Cheng F., (2006, nv. édition imprimée en février 2021), Cinq méditations sur la beauté, éd. Albin Michel., pp. 29-42.

Cités par l'auteur :

Silesius A., (1994), Le Pélerin chérubinique, éd. Le Cerf.

Claudel P., (1966), La Cantate à trois voix, in Cinq grandes Odes, éd. Gallimard.