Beckett ou la crise de la représentation

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La crise de la représentation dans la peinture du 20e siècle : ça vous dit quelque chose ?
Il serait devenu impossible, aujourd’hui, de représenter le monde en peinture. Mais qui dit cela ?
On connaît Samuel Beckett (1906-1989) en tant qu’écrivain majeur du 20e siècle. Il obtint le Prix Nobel de littérature en 1969. On sait moins qu’il s’intéressa à la peinture et qu’il entreprit un travail de critique d’art dans trois texte courts, mais denses : « Le monde et le pantalon » (1945-1946) ; « Peintres de l’empêchement » (1948) et « Trois dialogues » (1949) (1).
Les artistes qu’il a pris en considération, dans son travail critique, sont peu nombreux. Il s’agit de peintres de son époque : les frères Van Velde, Geer et Bram, Masson, et Tal Coat. Ils ont en commun la déstructuration, voire la disparition complète de la figure, du motif. Ils réduisent la peinture à la mise en relation de plusieurs éléments : lignes, formes, couleurs et rythme. On est dans la peinture dite « abstraite ».
Peindre l’empêchement : que faut-il comprendre ?
Beckett propose une théorie dans son ouvrage « Les peintres de l’empêchement ». Que signifie le mot « empêchement » ? Il renvoie à un obstacle dans la réalisation de ce que l’on veut entreprendre. Quelle est la nature de cet obstacle pour les peintres ? Ils sont confrontés à une contradiction entre vouloir peindre et être empêché de peindre. Plus précisément : entre vouloir représenter et ne plus pouvoir le faire. L’empêchement est lié à la crise de la représentation.
Au 20e siècle on s’est mis à considérer que le monde ne pouvait plus être représenté avec exactitude comme par le passé. Trois fondements de la peinture classique ont été remis en question :
- la mimésis, c’est-à-dire l’imitation de la réalité ;
- le fait de vouloir raconter par la peinture ;
- la perspective.
Ces principes présupposent que le peintre est capable de parfaitement maîtriser son projet, de le mener à la plus parfaite réussite, comme en témoignent les chef d’œuvres du passé, « La Joconde », par exemple. Pour Beckett, on est passé avec la modernité à une autre époque de l’art, où les peintres ne peuvent plus peindre que « l’empêchement ». Concrètement, cela signifie pour lui que l’on place l’échec au centre de la peinture. Dans Cap au pire (1991), Beckett écrit : « Déjà essayé. Déjà échoué. Peu importe. Essaie encore. Échoue encore. Échoue mieux. » L’artiste doit assumer une impuissance liée à « l’empêchement », qui est d’ordre culturel. Il ne peut plus faire ce qui se faisait par le passé. Il n’est plus guidé par la recherche du Beau, idéal. Il va donc proposer des essais, des recherches plastiques. La création se situe sur un autre terrain, expérimental.
Les œuvres picturales liées à « l’empêchement » ne donnent plus à voir le monde. Ce qu’elles révèlent c’est « l’empêchement » même.
Allons-y voir de plus près...
Beckett part de cette affirmation : « L’histoire de la peinture est l’histoire de ses rapports avec son objet. » Ce qu’il dit est valable pour toute la peinture classique, fondée sur la mimésis.
Que s’est-il passé avec l’entrée dans la modernité, et particulièrement au 20e s. ? « L’objet de la représentation », selon Beckett, s’est mis à résister à la représentation. D’où la question qu’il pose : « Que reste-t-il de représentable si l’essence de l’objet est de se dérober à la représentation ? » Sa réponse est claire : « Il reste à représenter les conditions de cette dérobade », donc l’échec de la peinture telle qu’on la pratiquait autrefois.
La clef de toute cette problématique est le « refus d’accepter comme donné le vieux rapport sujet-objet. » Beckett ne va pas plus loin dans la réflexion.
«Le vieux rapport sujet-objet » : c’était quoi ?
Qu’est-ce que Beckett veut dire par le « refus d’accepter comme donné le vieux rapport sujet-objet » ?
En tant que représentant de la modernité, il se démarque de la culture classique. Le sujet classique a été défini par Descartes, au 17e s., avec son fameux « cogito » : « Je pense donc je suis. » L’être était déduit de la pensée. On considérait alors que celle-ci constituait l’essence même de l’homme et qu’elle le distinguait de l’ensemble de la création. Le sujet classique se pose comme supérieur à tout objet qu’il perçoit.
La peinture classique, à partir de la Renaissance, a adopté la perspective qui traduit le point de vue dominant de l’homme se plaçant au centre du monde.
La crise de la représentation est un rejet de ce qui précédait dans la culture classique : la prétendue supériorité de l’homme, le fait qu’il se place au centre du monde et la notion de perspective. La modernité est même allée jusqu’au rejet de toute possibilité de représentation.
Quelles voies restent ouvertes ?
Je voudrais conclure en voyant comment on peut réagir à la proposition de Beckett dans une perspective chrétienne. Ce qui me semble vraiment intéressant, c’est sa manière de déplacer notre approche de l’art et de l’artiste.
Avec la modernité, la maîtrise du projet n’est plus mise au centre de la création. L’échec prend sa place. Beckett condamne la conception classique fondée sur l’orgueil, dont témoignent :
- la recherche du chef d’œuvre ;
- la volonté de mettre l’homme au centre ;
- le point de vue dominant du sujet sur l’objet ;
- le réel soumis à la conscience du sujet.
Beckett engage la modernité sur une tout autre voie. Il encourage à placer l’humilité au centre de l’acte créateur. Qu’est-ce que cela signifie concrètement ?
Désormais :
- l’artiste doit assumer ses limites ;
- l’homme ne doit plus se placer au centre du monde ;
- le réel n’est plus subordonné à la conscience.
Tout ceci témoigne d’une volonté d’être au monde autrement et d’une manière plus conforme à l’Évangile. En effet, du caractère du Christ il est dit qu’il était « doux et humble de cœur »(Matthieu 11:29). Il est tout à fait juste et bon, selon la Bible, que l’homme ne se place pas au centre mais qu’il adopte une position de serviteur, comme le Christ. Il est juste aussi qu’il n’ait pas de prétentions excessives. Enfin, il ne doit pas se leurrer sur lui-même.
Il n’y a aucune raison pour que ces valeurs-là débouchent sur un art faible. Ainsi, par exemple, les limites de l’artiste, lorsqu’elles sont pleinement assumées, deviennent une force. Ce sont même souvent elles qui vont caractériser ce que l’on nomme son style.
On a tendance à percevoir la modernité de manière négative concernant la question de la religion. On voit ici qu’il n’en est rien avec Beckett et que la « crise de la représentation » peut avoir des effets positifs sur l’art-en-Christ.
Jean-Michel BLOCH
Notes :
1 – Trois textes publiés aux Éditions de Minuit.
2 – Lee Ufan : Un art de la rencontre. Actes Sud (2019).
