Rencontres Photo d'Arles : "Aucune image ne saurait, à elle seule, rendre compte de l'identité d'un être humain"
Retour d'exposition | "Beyond the visible" de Kyungtaek Lee, un apprentissage du regard dans les dédales chaudes des petites rues d'Arles
Je vis dans une ville qui, chaque début d'été, capte la lumière et les regards. Début juillet et pour trois mois, Arles devient la capitale mondiale de la photographie. Cette année encore, plus de 22000 personnes se sont pressées durant la semaine d'ouverture des Rencontres d'Arles pour assister aux vernissages des expositions et rencontrer des professionnels du monde de l'art et de l'édition. La 57e édition du festival tient pour fil rouge "Des mondes à relire" et ce sont près d'une trentaine de lieux qui accueillent les expositions programmées. Le "off" des Rencontres, sa partie pile, compose avec 138 expositions gratuites, comme autant de petites pépites à aller glâner deçi-delà dans la ville.
Au détour d'une place à deux pas des arènes, je me suis fait surprendre par le titre d'une exposition du Off des Rencontres. "Beyond the visible". C'est d'abord lui qui m'a appelée, venant très certainement jouer sur une corde sensible spirituelle. L'exposition est signée de l'artiste coréen Kyungtaek Lee. Entre parenthèse, la Corée du Sud étant de plus en plus représentée à Arles avec l'installation voilà quelques années de la fondation de l'artiste Lee Ufan. Basé à Séoul, Kyungtaek Lee dirige la galerie Gil Fine Art et enseigne la théorie de la photographie contemporaine à l'université.
Photographie tronquée
Au-delà du titre, ce qui m'a parlé, c'est le questionnement de l'artiste sur ses images et ce que cela induit sur notre propre lecture. "Aucune image ne saurait, à elle seule, rendre compte de l'identité d'un être humain", commente Kyungtaek Lee. Cette série commence donc par un geste délibéré: découper et effacer une partie de la photographie grâce à des bandes de hanji (papier traditionnel coréen) encollées, imprimées puis frottées à la main, à leur surface pour en effacer l'information. En créant un cadre qui soustrait des éléments visuels capitaux, l'attention du regard est reportée ailleurs, sur le centre, sur des éléments jugés annexes. La photographie est tronquée. Ainsi, ces enfants grimaçant, qui s'amusent mais dont on ne voit pas les mimiques. Là, ce prêtre à la main levée en guise d'invitation et au large crucifix sur la poitrine dont on ne connait pas le visage. Ici encore, un écolier la main sur le front dans la lumière du jour dont on peine à capter l'humeur.

Alors, oui, évidemment, ça m'a frustrée. Et pourtant, le propos est pertinent et me donne une sacrée leçon en ce début d'été (culturel). "Nous classifions trop volontiers les vies éloignées des nôtres, et nous arrivons trop rapidement à des certitudes à travers une simple photographie, explique le photographe. (...) C'est pour cette raison que je soustrais l'information qui produit les certitudes dans la photographie. Le contexte qui explique un lieu, l'arrière-plan qui permet qu'une scène soit facilement lisible, et même, certaines fois, le visage de la personne. En enlevant ces parties de l'image, je cherche à montrer que la réalité est plus incomplète que ce que nous pensons avoir compris. Ce qui a disparu n'est pas du néant mais devient un emplacement où le spectateur doit se mettre sur pause, suspendre son jugement immédiat pour regarder une nouvelle fois."
"Beyond the visible" m'a donné une jolie entrée en matière pour faire face à ce que mon regard va voir d'images lors des prochaines expositions. Prendre le temps de s'arrêter, de se mettre sur pause, de ne pas faire que consommer de l'art mais de questionner l'image et mon propre regard. Qu'est-ce que je pense avoir compris ? Quel filtre je mets sur mon regard ? Quels a-prioris et pourquoi ? Quelles perceptions j'ai de cette image pour quelles réalités ? Dans une petite ville saturée d'images, être interpellée sur le sens de son regard était un beau rappel. Et au-delà, cela m'a parlé de ma part de jugements hâtifs, eux aussi basés sur mes réalités et mes propres perceptions, mes filtres qui induisent trop facilement un propos que j'attribue aux autres. "Beyond the visible" m'a ainsi doucement rappelé que mon regard est une chose mais que Dieu lui regarde au cœur, au-delà des apparences, au-delà de ce que je pense avoir compris. Lui aussi nous invite à repenser nos idées arrêtées, à aller au-delà du visible.
A l'heure des vacances, je nous souhaite un très bel été, faits de bon nombre d'émerveillements et de re-questionnements pour mieux affiner notre regard à la lumière de ce que Dieu voit.
"Beyond the visible" exposée au festival Off des Rencontres d'Arles (15 rue des Arènes) n'est plus accessible. Sur Instagram, le travail de l'artiste Kyungtaek Lee est visible sur: @83soultag
Les Rencontres d'Arles se poursuivent jusqu'au 4 octobre. Le Off donne également rendez-vous jusqu'au 5 octobre.