"Je déteste les pieds !"

"Je déteste les pieds !"

"- Je déteste les pieds ! "
Le cours sur l'art baroque tourne court. Les détails d'orteils du Bernin ont plongé ma classe de plasticiens dans une hypnose collective.
Philémon est formel, et pour joindre le geste à la parole, il retrousse les lèvres comiquement avec un air de dégoût prononcé et en articulant un hoquet aigu outragé.
Les filles jubilent. Elles en redemandent. Jules, le gars sympa de la classe, visage
franc et avenant, toujours partant pour tout, rigole.
"- Tu veux voir mon pied, Philémon ?"
Il lève sa grande jambe et agite les pieds au-dessus de la table.
Cette fois-ci, c'est l'hystérie, piaillements aigus en continu.
Les élèves les plus réfractaires à l'art se regardent entre eux, conscients d'assister
au début d'une scène historique et hésitent : afficher nettement leur mépris pour ces clowns ou profiter complètement du spectacle pour le rentabiliser comme un
bon potin ?

Pour ceux qui ne sont pas familiers de la génération Z, le pied est un objet considéré comme un fétiche laid et dégoûtant. Demandez donc à un ado lambda de vous montrer ses orteils ; il préférera encore nettement se coltiner des équations au 33e degré.
Jules commence à défaire lentement ses lacets, le pied toujours en l'air. II maîtrise
ses effets, le bougre.
Les filles en oublient Philémon et crient, hystériques.
Philémon, en acteur consommé qu'il est, s'est caché sous sa table : " Prévenez-moi
quand il a fini ! "
Les autres garçons commencent à lancer des paris à voix basse.
La très bonne élève me jette un regard agacé : "Faut-il vraiment supporter ça en cours ?"

Jules, heureusement, est diplomate. "J'ai couru ce matin; ça sent pas la rose. (Cris
de déception dans le public). Allez, je vais pas vous imposer ça, Madame".

Les filles sont secrètement déçues. Pas de grande scène à raconter.
Kilian se retourne triomphant vers son pote Lilian : " Je savais qu'il oserait pas !"
Au cours suivant, Jules ramène fièrement une boîte en plastique qu'il ouvre
cérémonieusement devant la classe et en sort de l'argile.

"J'ai décidé de tous vous soigner ! Y'a un volontaire pour me donner son pied ?"
Re-cris, re-regards outrancés des "bons élèves timides ".
Cette fois, Kilian, amuseur en chef de la classe l'an dernier avant l'arrivée de Philemon et Jules, se lève lentement avance en roulant des mécaniques avantageusement.
"Moi je peux !"
Les filles gloussent par anticipation.

Alors non, Jules n'a pas soigné des cataplasmes de goutteux à coups d'argile, mais a modelé un pied grandeur nature qu'il a installé contre un mur.
"L' homme dont on ne voit que le pied ! Ah je suis vraiment fier, Madame, je tiens un truc en art, j'le sens !".

Eh bien tout le monde s'est très bien comporté et les règles de bienséance ont
été respectées au doigt et à l'orteil si je puis dire.
Tout le monde a défilé devant le pied en argile et après s'être dûment exclamé en chœur que c'est dégueulasse, et scandaleux et moche, tout le monde s'est extasié devant la minutie et le réalisme des détails, et que c'est important que l'art déconstruise les stéréotypes, oui-oui-oui,
et que nous-en-art on ose faire des choses que les autres n'oseraient pas faire, non-
non-non, l'art ouvre un chemin de liberté, oui-oui.

Une semaine plus tard, quelques élèves me demandent s'ils peuvent rentrer dans
la salle avec des camarades que je ne connais pas.
Ils foncent directement vers la sculpture de Jules et annoncent fièrement : "Voici
le pied. C'est le pied de Kilian hein ! "
Des "Eeeh","Ohhh", "Aaahh" jaillissent admirativement.
Comme en conclut un Philémon philosophe: " un pied, c'est moche, mais
un pied artistique, à la limite, ça se
regarde".

Esaïe ne nous apprend-il pas qu'ils sont beaux, les pieds de celui qui annonce la Bonne Nouvelle ..?