"Une peinture de l'intime" - Interview de Lidia Vergnon
Dans son atelier baigné de lumière à Lyon, Lidia me reçoit pour parler de son parcours, de son métier et de sa pratique artistique. Architecte de métier, elle explore, dans ses toiles de grand format, l’abstraction à travers le geste et la couleur, en utilisant la peinture à l’huile ou l’acrylique.

Une pratique artistique ancrée depuis l’enfance
Pour Lidia, la création n’est pas une découverte tardive.
« J’ai commencé très tôt. Enfant déjà, je dessinais et je peignais beaucoup. »
Originaire de Roumanie, elle intègre un lycée spécialisé en beaux-arts, où elle alterne enseignement général et pratique artistique. C’est là qu’elle acquiert ses premières bases techniques, tout en explorant différents médiums : peinture, céramique, sculpture.
Après une longue période sans réelle pratique, la peinture lui est apparue comme une évidence. Elle développe alors une démarche autodidacte autour de ce médium, nourrie par une expérimentation continue.

Entre architecture et peinture : une recherche d’équilibre
Aujourd’hui, Lidia jongle entre ses deux activités. Un équilibre encore en construction :
« Je n’ai pas encore trouvé la formule parfaite. J’essaie de me répartir entre l’architecture et la peinture, mais ça reste très flexible. J’adapte mon temps en fonction de mes projets et de mon énergie »
Loin d’être opposées, ces deux pratiques se nourrissent mutuellement. Son regard d’architecte affine sa sensibilité à l’espace, aux volumes, aux vides. Cette attention se retrouve dans ses toiles, où l’équilibre des mouvements de pinceaux crée des compositions harmonieuses.

Une peinture du corps et du geste
Le travail de Lidia se distingue par une forte dimension physique. Sur de grands formats, elle engage le corps dans un mouvement continu, presque chorégraphique.
La boxe, qu’elle pratique régulièrement, joue ici un rôle sous-jacent. «Ça libère le corps, la gestuelle… Je pense que ça influence ma manière de peindre, sans que j’en aie toujours conscience.»
Ses toiles sont travaillées à la verticale, mais constamment tournées. Cette rotation permanente participe à la fluidité de la composition.
À travers les traces laissées par le pinceau, je peux voir sur ses grandes toiles le témoignage des gestes fluides, qui laissent paraître un paysage en mouvement.
Afin de traduire au mieux sa gestuelle Lidia a elle-même fabriqué son propre pinceau, adapté à ce besoin de liberté et d’engagement corporel.

Entre maîtrise et lâcher-prise
Si ses œuvres donnent une impression de complète spontanéité, elles reposent en partie sur une bonne préparation. Lidia expérimente en amont, teste des gestes, élabore des compositions sur des petits formats.
« Je prépare beaucoup, mais je garde toujours une liberté. Parfois, je fais complètement autre chose que ce que j’avais prévu. »
Accrochées à un mur de son atelier, des aquarelles et des pastels composent un patchwork coloré, véritable palette de formes et de couleurs, dont certaines constituent les esquisses de grandes toiles.

La couleur, un savant équilibre
La couleur est au cœur de sa démarche. Lidia base son travail sur une approche liée au Color Field. Elle construit des palettes à partir de recherches visuelles variées : œuvres d’art, images, mais aussi cinéma. « Parfois, un film me marque par sa colorimétrie, et ça devient mon point de départ.»
Sur son bureau, il y a le fameux livre sur la concordance des couleurs nommé A Dictionary of Color Combinations, écrit par Sanzo Wada, qui l’aide parfois.
Elle utilise différents médiums pour créer des teintes uniques qu’elle transpose sur toile.
Chaque palette devient un terrain d’exploration émotionnelle, une manière de traduire une sensation, une atmosphère sans passer par la figuration.

La lumière, une place centrale
Si la couleur a une place importante dans son travail, elle n’est rien sans la lumière. Elle ne se pense jamais indépendamment de la couleur : les deux sont intimement liées, indissociables.«C’est essentiel, elle influence les couleurs, les matières»
Travaillant principalement en lumière naturelle, elle observe comment celle-ci transforme les teintes, révèle la matière, l’huile.
Plus qu’un élément à maîtriser, « je suis la lumière, je ne la crée pas, je ne la cherche pas, mais reconnais qu’elle est déjà là pour composer avec elle. »
Dans sa peinture, la lumière traverse la couleur, et c’est dans cette interaction subtile que se construit toute la profondeur de ses œuvres.
Durant cette discussion, au fil du temps, la lumière accroche la toile et modifie la perception des couleurs, qui se transforment et se font plus vibrantes.


La lenteur de la peinture à l’huile
Si elle explore l’aquarelle en petit format ou l’acrylique pour leur spontanéité, Lidia revient toujours à la peinture à l’huile. Ce médium impose un autre rapport au temps. « Il y a un côté très méditatif. La préparation est déjà un rituel. Et ensuite, on entre dans un temps long d’application de la matière, puis de séchage. »
Cette lenteur, loin d’être une contrainte, lui permet de jouer entre geste fluide et vibrance de la matière.

Une peinture de l’intime
La dimension spirituelle traverse son travail, sans jamais être revendiquée comme un message à transmettre. Pour Lidia, la peinture est avant tout un espace d’expérience intérieure.
« Je ne cherche pas à imposer une lecture. J’aimerais plutôt que mes toiles amènent à un état d’introspection. [...] On me dit souvent que mes toiles apaisent, qu’elles font du bien. »
Elle ne cherche pas à raconter, mais à faire ressentir. Comme son processus de création qu’elle vit comme une méditation, elle invite chacun à ralentir, à observer, à se laisser transporter par le mouvement et se plonger dans la couleur.

Perspectives et création
Au-delà de la création, un autre défi s’impose à elle : celui de la visibilité.
« Communiquer, se montrer, être présent, … c’est presque un deuxième métier. »
Un travail nécessaire, mais qui demande une énergie supplémentaire, parfois au détriment du temps de création.
Lidia souhaite développer sa présence artistique en participant à des résidences et en construisant une communication plus personnelle.
Pour l'instant, vous pouvez retrouver une partie de son travail sur sa page personnelle instagram.

En observant, les toiles de Lidia suspendues aux murs de son atelier, mon regard se laisse guider par la mouvement fluide du pinceau, glissant d’une nuance à l’autre. Cette présence du geste donne envie d’assister au processus de création lui-même. Comme une performance qui permettrait de ressentir autrement les émotions qui traversent ses œuvres